Ana María Gómez : comprendre et réparer le cœur des femmes

Portrait de chercheur ou chercheuse Article publié le 03 juillet 2026 , mis à jour le 08 juillet 2026

Ana María Gómez est directrice de recherche à l'Inserm, aux commandes du laboratoire Signalisation et physiopathologie cardiovasculaire (CARPAT – Univ. Paris-Saclay/Inserm). Spécialiste mondialement reconnue de l'insuffisance cardiaque et des arythmies, elle consacre aujourd'hui une part majeure de ses recherches à un domaine longtemps négligé : les spécificités du cœur féminin. La chercheuse vient d’être distinguée pour ses travaux marqués par de nombreuses collaborations internationales et un engagement croissant pour une médecine personnalisée selon le sexe.

Originaire de Tolède en Espagne, Ana María Gómez décide, dès l'adolescence, qu’elle veut contribuer à l’amélioration de la santé humaine par la recherche, sans pour autant être en contact direct avec les patientes et les patients. Particulièrement marquée par le décès d'une de ses tantes des suites d'une hypertrophie cardiaque incurable, elle a l'ambition de découvrir de nouveaux médicaments pour soigner les maladies cardiovasculaires. Elle s'oriente alors vers des études de pharmacie à l'Université Complutense de Madrid, mais il lui faut attendre sa cinquième année universitaire pour qu’elle découvre comment devenir chercheuse. « J’ai appris lors d’une conférence que je devais réaliser une thèse et qu’elle pouvait être financée par une bourse, à condition d’avoir eu un parcours académique excellent. »  Obtenant cette bourse en dépit de ses doutes, Ana María entame une thèse sur l'hypertrophie cardiaque à l’Université Complutense sous la direction de Carmen Delgado.

Vers une nouvelle compréhension de l'insuffisance cardiaque

Dans le cadre d’un projet de recherche collaboratif franco-espagnol avec une unité basée à Clermont-Ferrand, elle réalise plusieurs stages en France tout au long de sa thèse. Cette période clermontoise marque aussi le début d’une collaboration scientifique et personnelle majeure avec Jean-Pierre Benitah, alors jeune chercheur, dont le soutien et les échanges scientifiques accompagneront durablement son parcours. Leurs travaux se concentrent sur les mécanismes électriques du cœur. « Nous étudiions les courants électriques traversant la membrane des cardiomyocytes à l'aide d'une technique impliquant des électrodes. L'objectif était de comprendre l'origine des arythmies, souvent fatales, chez les patients souffrant d'hypertrophie ou d'insuffisance cardiaque, des pathologies où le muscle cardiaque s'épaissit en réponse à un effort accru et prolongé. »

Après sa soutenance de thèse fin 1994, la chercheuse s'envole vers les États-Unis pour un post-doctorat à l’Université du Maryland, à Baltimore, au sein du laboratoire dirigé par Jonathan Lederer. « Ce chercheur venait de découvrir le phénomène des étincelles calciques (calcium sparks). Ce sont des libérations élémentaires de calcium au niveau intracellulaire, vitales pour la contraction du cœur. » Ana María Gómez décide d'appliquer cette découverte fondamentale à la compréhension des pathologies cardiaques. « J’analysais la modulation physiologique du calcium et des événements élémentaires qui permettent cette contraction graduée, non pas d'un point de vue purement physiologique, mais dans un contexte pathologique, celui de l'hypertrophie et de l'insuffisance cardiaque. »

Le rôle de la ryanodine, la protéine du cœur

Cultivant de solides collaborations internationales avec l'Espagne, les États-Unis, le Brésil ou la Chine, la chercheuse se focalise sur le récepteur à la ryanodine (RyR), une protéine qui agit comme « gardienne » des réservoirs internes de calcium d’une organelle des cellules cardiaques appelée « réticulum sarcoplasmique ». « Le processus est d'une précision nanométrée. Un signal électrique provoque l'entrée d'une petite quantité de calcium qui active les récepteurs à la ryanodine. Ces canaux libèrent alors le calcium stocké dans le réticulum sarcoplasmique, permettant sa contraction. En situation normale, ils s'ouvrent de manière graduée pour permettre au cœur de s'adapter à l'effort. Dans un cœur malade, cette régulation s'effondre. » Ana María Gómez est ainsi la première chercheuse à démontrer que le dérèglement de ces événements microscopiques est à l'origine de l'incapacité du cœur à se contracter efficacement ou du déclenchement d'arythmies mortelles. Ces travaux pionniers sont publiés en 1997 dans la revue Science ainsi que d’autres prestigieuses publications, la propulsant d’un coup sur le devant de la scène de la recherche sur les maladies cardiovasculaires et les étincelles calciques. Pour la chercheuse, cette recherche fondamentale est le préalable à toute thérapie : « C'est seulement quand on sait ce qui ne va pas qu'on peut désigner des médicaments pour le réparer. »

De retour en France en septembre 1997, Ana María Gómez s’apprête à passer le concours Inserm lorsqu’elle réalise qu’elle vient de dépasser la limite d’âge de quelques jours. Loin de se décourager, elle se tourne vers le CNRS et obtient un poste de chargée de recherche en 1998 à Montpellier. Dix ans plus tard, la chercheuse franchit une nouvelle étape en devenant directrice de recherche à l'Inserm. Puis, en 2011, elle quitte Montpellier pour rejoindre la Faculté de pharmacie de l'Université Paris-Saclay à Châtenay-Malabry (aujourd’hui à Gif-sur-Yvette), intégrant l'unité Signalisation et physiopathologie cardiovasculaire (CARPAT – Univ. Paris-Saclay/Inserm). « Cette unité compte aujourd'hui une cinquantaine de collaborateurs. Elle est centrée sur la compréhension des mécanismes cellulaires du cœur malade. » En 2015, la chercheuse en prend la direction. Après deux mandats, elle en est aujourd’hui la directrice-adjointe.

Vers une cardiologie genrée

À partir de 2002, Ana María Gómez s’engage dans l'étude des différences biologiques entre les sexes dans les maladies cardiaques, dénonçant en particulier un biais historique persistant où les modèles féminins sont écartés car jugés « trop compliqués » en raison de leurs cycles hormonaux. « Pourtant, les maladies cardiovasculaires sont la première cause de mortalité chez les femmes en France, devant les cancers. » Elle étudie en particulier la cardiomyopathie diabétique et la tachycardie ventriculaire polymorphe catécholergique (CPVT), une maladie génétique liée au stress et à des mutations du récepteur RyR. Elle provoque l'apparition d'arythmies cardiaques sévères pouvant entraîner une mort subite et affecte plus proportionnellement les jeunes femmes. Grâce à l'utilisation de cellules souches pluripotentes (iPSC) différenciées en cardiomyocytes, la chercheuse observe des différences électrophysiologiques intrinsèques entre les cellules XX (des femmes) et XY (des hommes), indépendamment de toute influence hormonale. « Nous avons ainsi confirmé que le cœur des femmes possède une repolarisation plus lente (un cycle électrique plus long), indépendamment de l’effet hormonal. » Cette différence électrophysiologique implique que certains médicaments s'avèrent plus dangereux chez la femme que chez l'homme, car susceptibles de déclencher des arythmies mortelles. « Les symptômes d'un infarctus chez les femmes, comme des nausées ou des maux de tête intenses, sont souvent très différents de ceux des hommes », fait-elle également remarquer.

Encourager les femmes à embrasser une carrière scientifique

En 2025, Ana María Gómez est lauréate de la bourse 2025 Danièle Hermann - Cœur des femmes de la Fondation recherche cardiovasculaire de l’Institut de France et se voit aussi décerner le Grand Prix Lamonica de cardiologie de l'Académie des sciences, deux distinctions qu’elle reçoit avec fierté. « Elles saluent à la fois un travail collectif et l’ensemble de mon parcours », soutient la chercheuse qui se souvient de ses débuts inspirés par Carmen Delgado, sa première mentore. Aujourd’hui, son tour est venu d’encourager vivement les jeunes femmes à embrasser une carrière scientifique. « Elles ne doivent pas hésiter, si tel est leur souhait, à concilier leur vocation de chercheuse avec leur vie de famille. Si la question ne se pose pas pour un homme, elle ne doit pas se poser non plus pour une femme », conclut-elle.