Fanny Jaulin : de l’architecture cellulaire au chevet des patientes et patients
Fanny Jaulin est biologiste cellulaire, directrice de recherche Inserm et responsable de l’équipe Invasion collective au sein de l’unité Dynamique des cellules tumorales (TCD - Univ. Paris-Saclay/Gustave Roussy/Inserm). Spécialiste de la biologie des épithéliums et de la dissémination tumorale, elle s’intéresse aux mécanismes de migration des cellules cancéreuses pour développer de nouvelles approches thérapeutiques. Convaincue de la nécessité de rapprocher le laboratoire du bloc opératoire, elle place le matériel patient au cœur de sa démarche pour une médecine de précision.
Rien ne destinait initialement Fanny Jaulin à la direction d’un laboratoire de recherche de pointe en oncologie. Jeune bachelière scientifique, elle se projette plutôt dans le journalisme, animée par l’envie d’expliquer, de décrypter et de transmettre les savoirs. C’est lors d’un stage précoce à l’Institut Pasteur que se produit pour elle le déclic. « J’ai découvert lors de ce stage l’univers des paillasses, l'effervescence de l'expérimentation et suis littéralement tombée "amoureuse" de la recherche et de l’exploration du vivant », explique la chercheuse. Dès lors, elle multiplie les stages volontaires tout au long de son cursus universitaire pour affiner sa compréhension des mécanismes biologiques. Si elle s’intéresse d'abord à l’immunologie, le choix de son master 2 la conduit vers Marseille, où elle fait une rencontre scientifique déterminante. Ce virage marque le début de sa passion pour la cellule épithéliale — cette unité fondamentale dont le dérèglement est à l’origine de 85 % des cancers - qui devient le fil rouge de sa carrière.
Marseille et la naissance d'une vocation de pionnière
C’est dans la cité phocéenne que Fanny Jaulin pose les premières briques de son édifice scientifique. Elle y rejoint le laboratoire naissant de Jean-Paul Borg, où elle a le privilège d'être la toute première étudiante. « Dans cet environnement où tout était à construire - une constante que j’ai recherchée tout au long de ma carrière -, je me suis plongée dans l’étude des réseaux d’interactions moléculaires régulant la polarisation des cellules épithéliales », se souvient-elle. Sa thèse, soutenue en 2004, participe activement à l’émergence d’un nouveau domaine de la biologie cellulaire : comprendre comment l'acquisition d'une structure et d'une polarité par la cellule est intimement liée aux mécanismes de la tumorigenèse.
L’exigence new-yorkaise : de l’imagerie de pointe aux modèles 3D
Désireuse d’approfondir ses compétences techniques, notamment en imagerie de pointe, elle s'envole ensuite pour New York pour un premier post-doctorat au Cornell Medical College chez Jerry Kreitzer. « J’y ai appris la microscopie de haute précision, en observant comment les cellules épithéliales acquièrent leur fonction », explique-t-elle. Elle enchaîne ensuite avec un second séjour postdoctoral au Memorial Sloan Kettering Cancer Center dans l'équipe d'Alan Hall. C’est durant ces années américaines qu’elle commence à remettre en question les modèles de culture classiques. « Je me suis alors rendu compte que les cultures cellulaires en deux dimensions (2D) n'étaient pas représentatives du vivant ; j’ai donc commencé à développer des modèles tridimensionnels (3D), comme les cystes, pour me rapprocher de la réalité pathologique du cancer », indique-t-elle. Dès ce moment, son ambition est claire : monter son propre laboratoire pour explorer la maladie dans un contexte physiopathologique pertinent, en générant des données capables de transformer la compréhension du cancer.
L’aventure Gustave Roussy : briser les dogmes de la métastase
En 2012, grâce au prestigieux programme ATIP-Avenir fondé par l’Inserm et le CNRS, Fanny Jaulin revient en France pour installer son équipe au sein de Gustave Roussy, à Villejuif. Elle fait alors un pari risqué et précurseur : délaisser les lignées cellulaires immortalisées et les modèles murins (souris) classiques pour travailler directement sur du matériel tumoral frais, prélevé au bloc opératoire ou en anatomopathologie. « Si au début nous avons rencontré d'importantes difficultés techniques - ce qui devait être "facile" ne fonctionnait pas -, nos efforts ont finalement fini par payer. » Paradoxalement, c’est ainsi son programme le plus ambitieux, celui reposant sur la collaboration étroite avec les chirurgiens, qui se déploie avec la plus grande fluidité. « En collectant des échantillons sur des cohortes de centaines de patientes et patients, nous sommes parvenus à démontrer que les cellules tumorales ne migrent pas de façon isolée, mais se déplacent préférentiellement en groupes pour coloniser l’organisme. » Cette découverte majeure sur la dissémination - véritable cause de mortalité dans le cancer, par opposition à la simple prolifération locale - assoit sa légitimité internationale. La reconnaissance de ses pairs culmine en 2025 lorsqu'elle reçoit le prix de l'Académie de médecine, une distinction qui vient consacrer la pertinence de ce « pont » fragile mais essentiel qu’elle a su construire entre la recherche fondamentale de laboratoire et la réalité clinique.
L’oncologie fonctionnelle : les organoïdes au service de la décision médicale
Aujourd’hui, les recherches de Fanny Jaulin se déploient autour d’un concept novateur dont elle est l'une des figures de proue : l’oncologie fonctionnelle. Pour elle, si l'analyse génomique est précieuse, elle ne permet pas toujours d'identifier un médicament efficace pour chaque patient ou patiente. Son laboratoire utilise donc des organoïdes - de véritables « mini-tumeurs » de patientes et patients recréées ex vivo en quelques semaines - pour tester en temps réel l’efficacité de batteries de traitements. « L'idée n'est plus seulement de comprendre pourquoi un médicament pourrait marcher, mais de constater directement ce qui marche sur les cellules propres du patient », explique la chercheuse. Sous son impulsion, des essais cliniques d’envergure ont été lancés à Gustave Roussy. Après un essai observationnel ayant validé la valeur prédictive de ces organoïdes, son équipe Invasion collective, de l’unité Dynamique des cellules tumorales (TCD - Univ. Paris-Saclay/Gustave Roussy/Inserm), pilote l’essai interventionnel Organotreat dans le cadre duquel les patientes et patients en impasse thérapeutique sont soignés en fonction des résultats obtenus sur leurs avatars biologiques en laboratoire.
Chercheuse-entrepreneuse : une nouvelle figure de l’impact sociétal
Le parcours de Fanny Jaulin franchit une nouvelle étape stratégique en 2022 avec l’obtention du financement RHU Organomics, un consortium doté de 10 millions d’euros mêlant partenaires industriels et académiques. En décrochant ce projet, elle comprend que le vecteur industriel est indispensable pour que les innovations de laboratoire ne restent pas confidentielles mais aient des répercussions sur la société à grande échelle. C’est ainsi qu’en 2023, elle fonde la start-up Orakl Oncology dont elle choisit d’assumer la fonction de CEO. Elle incarne désormais ce profil nouveau de « chercheuse-entrepreneuse » capable de naviguer entre la rigueur de la recherche publique et l'agilité du monde des affaires. « L'entreprise est vraiment pour moi un levier essentiel non seulement pour accélérer l’accès des patientes et patients aux tests diagnostiques, mais aussi pour générer des ressources capables de refinancer la recherche académique. »
Construire pour demain : une vision intégrée de la lutte contre le cancer
Au-delà des succès scientifiques et entrepreneuriaux, Fanny Jaulin continue de diriger son équipe avec ce même esprit pionnier des débuts, explorant sans cesse de nouvelles questions sur la mécanique des groupes de cellules et leur capacité à s'échapper du tissu d'origine. À travers ses deux casquettes de chef de labo et de CEO, elle construit un écosystème où le dialogue entre médecins, chercheurs, chercheuses et industriels est permanent. « La science est à mes yeux comme une brique que l'on apporte à un mur de connaissances qui doit impérativement servir de rempart contre la maladie. » En replaçant la patiente ou le patient au centre de chaque expérience, elle redéfinit les contours de la biologie cellulaire moderne. Son engagement pour la transmission, qu'elle manifestait déjà par son intérêt pour le journalisme, se traduit aujourd'hui par une présence active dans les médias et les congrès, où elle promeut une recherche audacieuse, décloisonnée et résolument tournée vers l'impact clinique.