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Mario Speranza : La santé mentale, un enjeu de santé publique

Portraits de chercheurs Article publié le 05 novembre 2021 , mis à jour le 10 novembre 2021

Mario Speranza est pédopsychiatre, professeur de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent, chef du département universitaire de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent au Centre hospitalier de Versailles et directeur de l'équipe Psychiatrie du développement et trajectoires du Centre de recherche en épidémiologie et santé des populations (CESP – Univ. Paris-Saclay, UVSQ, Inserm). Il vient de prendre la direction de la Graduate School Santé publique de l’Université Paris-Saclay.

Mario Speranza grandit dans un environnement scientifique et médical. D’origine italienne, il fait des études de médecine à Rome avant de venir en France pour un master dans le cadre de la toute première vague du programme Erasmus. Puis il revient pour sa dernière année d’internat à l’Institut Montsouris, obtient un poste de chef de clinique en 1998 à l’hôpital Bicêtre et démarre une thèse en psychiatrie du développement, qu’il soutient en 2004 (Université Paris-Sud, APHP). Devenu praticien hospitalier à l’Hôpital de Bicêtre, il participe à la création de l’un des premiers dispositifs d’urgence de pédopsychiatrie en France et dont il devient rapidement responsable.

 

Évaluer la subjectivité

Mario Speranza est à la fois pédopsychiatre et neuropédiatre : deux dimensions, l’une psychopathologique, l’autre neuro-développementale, qui sont intrinsèquement liées dans son parcours. Dès sa thèse sur « les troubles de la personnalité borderline » chez les adolescents, à l’origine de la première cohorte internationale, il développe une approche qui vise à modéliser la complexité des trajectoires développementales de ces troubles. « Nous y avons intégré l’ensemble des dimensions et des facteurs causaux : environnementaux, cognitifs et psychopathologiques. » Il participe, avec Bruno Falissard, biostatisticien et psychiatre, à la création de Psygiam (Inserm), le premier laboratoire de recherche en santé mentale qui s’intéresse à la subjectivité humaine. Y est développée une approche inédite faisant converger simultanément des méthodologies qualitatives et quantitatives. 

En 2003, il rejoint le Centre hospitalier de Versailles pour participer à la création du service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent. Il est nommé professeur des universités et chef de service à l’hôpital Mignot en 2013. En parallèle, il fonde et dirige à l’UVSQ, une équipe de recherche clinique en santé publique sur le handicap psychique et cognitif avec une double approche neurocognitive et épidémiologique dans les troubles mentaux chroniques et persistants (schizophrénie, autisme et troubles de la personnalité borderline). Cette équipe constitue le premier noyau de l’équipe Psychiatrie du développement et trajectoire, du CESP, créée en 2020. Aujourd’hui, elle englobe une quarantaine de chercheurs de différents horizons.

 

Au cœur du fonctionnement humain pour soigner

Trois mots-clefs caractérisent les recherches de Mario Speranza : multidisciplinarité, pour confronter plusieurs points de vue différents sur l’objet d’étude ; multiniveaux : les environnements proches (tels que les expériences traumatiques), les facteurs biologiques ou les aspects neurocognitifs (en particulier les cognitions sociales, élément-clé du fonctionnement humain) ; et multiméthodes, en termes quantitatifs ou qualitatifs : neuroimagerie, neurophysiologie, neuropsychologie, psychopathologie, psychométrie. « L’objectif est d’intégrer ces différents facteurs de vulnérabilité en essayant de comprendre les mécanismes psychopathologiques qui favorisent ou protègent de l’émergence des troubles, développe le pédopsychiatre. Nous essayons aussi de modéliser les facteurs qui influencent l’efficacité des interventions : les conditions sociales ou les facteurs culturels qui interviennent dans le dessin des trajectoires des troubles psychiatriques. »


Relever les défis méthodologiques 

Pour mener ces travaux, il est nécessaire de développer et d’intégrer des méthodologies multiples et innovantes. « Les cohortes cliniques et les biostatistiques sont indispensables pour modéliser les trajectoires, mais la perspective subjective et les cas uniques apportent une dimension complémentaire à la compréhension des troubles. » Le développement des méthodologies SCED (Single Case Experimental Design), par exemple, permet de valider l’effet de thérapies complexes sur un nombre limité de participants en maximisant la spécificité des profils individuels. Les études qualitatives introduisent également une perspective subjective indispensable, notamment en intégrant la perspective des utilisateurs du système de soin.

L’équipe développe actuellement plusieurs protocoles de recherche pour évaluer l’efficacité d’interventions complexes, comme la guidance parentale dans les troubles de la personnalité borderline, co-animés par des professionnels et des proches experts. L’idée est d’intégrer les usagers dans le développement de la recherche. « L’un des enjeux de la recherche aujourd’hui est de permettre l’implémentation d’interventions validées, ce qui nécessite de connaître et agir sur les facteurs au plus près des usagers. » L’équipe dirigée par Mario Speranza a été parmi les premières en Europe à avoir introduit la méthode Early Start Denver Model pour les troubles du spectre de l’autisme chez les tous jeunes enfants en étudiant ses modalités d’implémentation en situation écologique. 

 

Un enjeu de santé publique 

L’équipe de Mario Speranza est l’une des onze équipes que comprend le CESP, créé en 2020. Dirigé par Bruno Falissard, le CESP est l’un des plus grands centres de santé publique de France. Il embrasse l’ensemble des domaines de la santé publique avec une dimension supplémentaire, majeure aujourd’hui : la santé mentale. « La période Covid a révélé l’importance de la santé mentale qui est l’un des indicateurs forts de la santé générale d’un pays », éclaire Mario Speranza. Son équipe réunit aujourd’hui toutes les forces vives de la recherche en pédopsychiatrie en France : pédopsychiatres, neuropédiatres, médecins généralistes, médecins de l’adolescence, enseignants-chercheurs de santé publique, biostatisticiens, psychologues et spécialistes des sciences de l’éducation. L’équipe inclut également une soixantaine de cliniciens impliqués dans des protocoles de recherche clinique en pédopsychiatrie comme en psychiatrie de l’adulte. « Le fait d’intégrer des cliniciens engagés dans la recherche nous permet d’être au plus près des enjeux de terrain et de participer aux décisions publiques en ce qui concerne l’amélioration du bien-être des personnes. »  

La Graduate School Santé publique de l’Université Paris-Saclay que dirige aujourd’hui Mario Speranza repose sur une vision large de la santé publique. Ses recherches multidisciplinaires relèvent de l’épidémiologie (avec des grandes cohortes cliniques et en population générale), des biostatistiques et des sciences humaines et sociales dans une perspective intégrative qui associe les aspects biologiques fondamentaux, aux aspects environnementaux, aux inégalités sociales et à la culture. « La multidisciplinarité doit changer de braquet, remarque-t-il. L’un des enjeux au cœur de la recherche aujourd’hui est de créer des interfaces vivantes entre cliniciens, épidémiologistes, méthodologistes et scientifiques des big data : c’est l’avenir de la recherche en santé publique comme en santé mentale et en psychiatrie. »